Cowboy en Australie

Il n’est pas encore six heures du matin, je suis levé depuis déjà une heure. Seul, dans mon 4×4, au beau milieu de l’outback australien, je suis mes nouveaux collègues dans le convoi. Le soleil se lève à l’horizon, il fait encore très sombre. Par la fenêtre, je peux voir les kangourous qui font la course avec mon véhicule, en sautant dans les herbes hautes. Chapeau vissé sur la tête, pare-brise défoncé, sans musique. Loin de tout, à des milliers de kilomètres de ma petite île, je suis cowboy en Australie.

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L’histoire commence quelques jours plus tôt, lorsque mon compère basque Pantxo et moi-même nous arrêtons dans la petite ville de Cloncurry, dans le Queensland.  A la recherche d’un ranch prêt à nous accueillir, en écumant les quelques pubs de la ville. Jusqu’à trouver celui où on nous donnera du travail.

Dans nos têtes, un seul objectif : réaliser un rêve de gosse. On ne pourra sûrement jamais devenir pirates, mais aujourd’hui,  nous devenons cowboys.

La terre est rouge, l’air est sec et poussiéreux, la chaleur insupportable durant la journée et la température glaciale pendant la nuit. Les bêtes ont des centaines d’hectares pour brouter. Les chevaux ne sont utilisés pour aller les chercher que lorsque les véhicules tous-terrains atteignent leurs limites.  Et quand les vaches sont parties trop loin, on va les chercher… en hélicoptère.

Les journées classiques commencent avant la levée du jour, par un petit déjeuner hyper protéiné. Ici, on mange de la viande à chaque repas. Dave, le cuisinier Néo-zélandais du ranch, s’assure que les repas soient prêts et copieux lors du retour des « ringers », le véritable nom du métier de cowboy. Nous faisons désormais parti d’un groupe d’une demi-douzaine d’hommes, de 17 à 60 ans. Les anciens apprennent le métier aux plus jeunes, avec autant de sévérité que d’humour, et les jeunes effectuent les tâches que les plus vieux ne peuvent plus accomplir. Les besognes quotidiennes sont physiques et éprouvantes. Rassembler le bétail, le marquer au fer (âmes sensibles s’abstenir), réparer les barrières, monter des enclos, traquer des bœufs en fuite, transférer les bêtes dans les road-trains, ces camions immenses à cinq ou six remorques. En fin d’après midi, lors du retour sur la propriété, chacun s’en retourne à ses quartiers. Les jeunes ont une chambre individuelle dans un bâtiment sommaire, avec salle de bain en commun. Les ainés ont chacun une petite maison à eux, dans l’enceinte du ranch.

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Mais aujourd’hui est un jour spécial. Nous partons regrouper le bétail le plus éloigné, à une centaine de kilomètres, pour les deux ou trois jours à venir, en bivouac. Lits de camps, sacs de couchages robustes (qu’on appelle des swags), ustensiles de cuisine… Le camion a été chargé la veille pour être sûr que l’on puisse partir tôt.

Avant de me laisser le 4×4, Alistair, le fils des propriétaires du ranch, vient me voir en ajustant son chapeau, un peu embêté. « G’day Lionel, ça va ? Bon, je peux te laisser le pick-up, mais est ce que tu sais conduire… en manuel ?? ». Ce qui semble être d’une banalité ahurissante est en fait une compétence assez rare dans beaucoup de pays anglophones, où la plupart des véhicules sont automatiques. Si je peux conduire ma 106 Kid sur les routes du Niolu, crois-moi, Alistair, je peux conduire un 4×4 dans le désert.

Le chemin est long, sur des pistes en terre quasiment inexistantes. Sur la route, pas question de flâner. Nous arriverons au campement dans l’après-midi, mais beaucoup d’étapes nous attendent sur le trajet. Récupérer des barrières, mettre en place des enclos, équiper les chevaux, couper du bois pour le soir… La vraie mission commence demain, mais elle requiert beaucoup de préparatifs. La petite troupe s’organise comme un véritable commando. Les vaches n’ont qu’à bien se tenir.

Une fois sur place, chacun déballe ses affaires et organise son petit confort. Georges « Geo » Martyr, le doyen des cowboys, nous a pris en sympathie et viens nous donner quelques conseils sur un ton paternel. « C’est bien les jeunes, vous avez bien bossé ! Mais maintenant c’est l’heure du repos ! Surtout, ne laissez pas vos bottes par terre. On y retrouve trop souvent de drôles de surprises. Ces coquins de serpents adorent s’y fourrer pendant la nuit ! ». Ces « coquins de serpents », comme les appelle notre ami, sont les reptiles les plus dangereux de la planète. Une morsure, et le cœur s’arrête dans la minute qui suit. Alors oui, on suivra ses conseils.

Notre camp ferait pâlir n’importe quel décor hollywoodien. Même John Wayne aurait l’air d’un figurant. Crânes de vaches qui jonchent le sol, éolienne « à l’ancienne » pour pomper l’eau, vieux poêle rouillé pour réchauffer le repas. Et cris des dingos au loin en fond sonore. La nuit commence à tomber, il est temps de manger. Autour du feu, nous écoutons nos hôtes raconter leurs vieilles histoires de cowboys, ponctuées par des « good old days » – bon vieux temps – et des hochements de têtes des plus anciens. Un peu plus solitaire, Johnny, fils d’un des doyens, préfère écouter du hip-hop sur son iPod, un peu à l’écart. Seule trace du vingt-et-unième siècle dans ce tableau de western.

Il est vingt heures, nous nous couchons. La journée de demain sera longue. Alistair éteint le feu, la lune est absente. Pas une seule lumière à des centaines de kilomètres à la ronde. Un nouveau spectacle s’offre à nous : il semblerait que toutes les étoiles de l’univers se soient regroupées au dessus de nos têtes. La voie lactée, la Croix du Sud (qui figure sur le drapeau du pays), et des milliers de constellations. Mal allongé, sur mon lit de camp qui me fait mal au dos, il semble impossible de fermer l’œil. La nuit est glaciale, les heures passent et enfoncé dans mon swag, je finis par m’endormir.

Il fait encore nuit, j’ai l’impression d’avoir dormi une demi-heure. Il est cinq heure, les garçons sont déjà en train de prendre le petit déjeuner. Ragoût, comme la veille. « Un ventre plein pour une grosse journée » ! Le temps de tout replier, Pantxo grimpe avec Geo. Je le suis. Les autres prennent leurs chevaux, et nous voilà repartis. Nous allons nous placer, loin des cavaliers avec qui l’on communique par radio, et attendons leur signal. Dix minutes, une demi-heure, une heure. Toujours rien. On entend les hélicos tourner pour repérer les troupeaux.

« Vous voulez un thé, les gars ? ». Notre étonnement amuse le vieux cowboy. Au milieu de rien, entre deux termitières, il ramasse quelques  brindilles, dispose quelques pierres, allume un feu et vient y placer sa tasse cabossée en fer, à l’aide d’une pince. En quelques minutes, l’eau est bouillante, il y dépose son sachet, reprend sa tasse et la sirote. « J’ai vécu toute ma vie dans le bush. Créer, réparer, inventer… Il faut apprendre à tout faire par soi même, avec ce qu’on a sur place ». Quelques jours plus tôt, Geo m’a appris à changer une roue d’un camion de plusieurs tonnes. Juste avant de m’expliquer comment me battre dans un bar si l’on me manquait de respect. La radio grésille, un message incompréhensible arrive. Notre Mac Gyver de l’outback balance sa tasse dans le pick-up. « Ah ! En piste ! C’est l’heure de passer à l’action ! ».  L’adrénaline monte. Les hélicos arrivent, la poussière vole, le bruit est assourdissant. La terre tremble, le troupeau se rue vers nous, des centaines de bêtes, talonnées par les cowboys. Il est tout juste huit heures du matin. L’heure à laquelle des millions de gens s’entassent dans le métro pour aller travailler dans des bureaux toute la journée. La nôtre a déjà bien commencée, et n’est pas prête de se terminer.

Et comme dirait le célèbre cowboy en chantant :

Sò un poveru vaccaghju solu solu,
A strada hè longa sin’à casa

PHOTOS : François « Pantxo » Belestin

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2 Responses to Cowboy en Australie

  1. thomas janvier 22, 2015 at 22:09 #

    Trés belle histoire :) ca donne envie.

  2. Elisa novembre 20, 2015 at 05:27 #

    Histoire très intéressante, donne envie de vivre l’expérience.
    Bonne continuation

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