A la rencontre des Aborigènes d’Australie

Après notre expérience de cowboys avec mon compère basque Pantxo au fin fond de l’outback Australien, cette fois, c’est une toute autre facette et une réalité bien différente de ce pays que je souhaiterais vous faire partager. Retour de l’autre côté du monde, nous partons à la rencontre des Aborigènes.

Après avoir quitté le ranch dans lequel nous avons travaillé quelque temps, nous nous sommes enfoncés encore plus loin au cœur de l’île-continent pour en rejoindre son centre, la petite ville d’Alice Springs. Pour grand nombre de personnes et de touristes, l’unique intérêt du passage dans cet endroit est de permettre une halte avant d’arriver à Uluru, ou l’Ayers Rock, le célèbre rocher-montagne rouge qui s’élève au milieu du désert. La ville est ainsi devenue une espèce de piège à touriste où des agences de voyages proposent à chaque coin de rue tout et n’importe quoi, du tour aventure en hélico au « séjour immersion, vivez comme des Aborigènes ! »

Et c’est là l’expression d’une hypocrisie nationale et d’un racisme latent bien peu connus à l’extérieur.  Les Aborigènes, encore aujourd’hui, sont les victimes d’un racisme peu habituel, puisqu’ils étaient là bien avant les « blancs »,  pour la plupart descendants de détenus britanniques fraîchement débarqués en Australie il y a seulement deux siècles.

Pourtant, jusqu’aux années 60, les « black fellas », comme on les appelle familièrement  là bas, n’étaient officiellement pas reconnus comme des citoyens australiens.  Ce qui ne les a pas empêchés d’être envoyés au front pendant les guerres.

L’Australie et son Histoire traînent un lourd passé quant au traitement des « natifs », dont l’une des pages les plus honteuses est probablement celle des Génération Volées : les enfants noirs étaient arrachés à leurs familles pour être placés dans des familles blanches, ou dans des centres d’accueils afin d’être éduqués comme de parfaits petits blancs. Le tout cautionné et justifié par les arguments classiques du manuel du parfait petit colon : sous-race, évangélisation,  blablabla…  L’idée de civilisations qui ne se valent pas, ce n’est évidemment pas nouveau. Selon la culture Aborigène, la Terre n’appartient pas à l’Homme, mais c’est l’Homme qui appartient à la Terre, dont il est une composante au même titre que n’importe quel animal ou végétal. La notion de propriété privée et de foncier leur étant tout à fait étrangère, il était, à en croire le gouvernement de l’époque, essentiel de leur inculquer les grandes valeurs fondamentales occidentales.

Revenons si vous le voulez bien un petit moment sur cette notion d’appartenance à la Terre, qui permet de mieux comprendre la philosophie et le mode de vie des premiers habitants. Dans la culture aborigène, le Monde aurait été créé pendant le Temps du Rêve, il y a des milliers d’années, au moment où le grand Serpent Arc-en-Ciel a rampé sur le pays pour en façonner la géographie et le relief. Ok, dit comme ça, on peut facilement se demander ce qu’ils fumaient, mais allons un peu plus loin que cette simple réflexion de comptoir. Le Serpent a donc façonné le paysage, et il serait actuellement encore possible de voyager en suivant ses traces, pour peu que l’on soit soi même Aborigène, ou du moins que l’on arrive à percevoir ces signes. Il s’agit là du concept des Songlines, ou « Pistes chantées », un principe un peu abstrait pour nous autres occidentaux avec toute notre sacro-sainte rationalité. Ces « Songlines » permettent à chaque individu de pouvoir se diriger où qu’il soit dans le pays, sans même avoir préalablement visité sa destination. Un peu comme si nous étions les seuls à pouvoir lire nos panneaux sur la route. (Ce qui est finalement peut-être ce que nous cherchons inconsciemment à faire chez nous lorsque nous rayons la mention inutile française du nom des villes). A chaque endroit, sa piste, sa chanson, chargée d’énergie, se dévoile à qui sait la remarquer. Plus qu’un principe métaphysique, il s’agit là d’un phénomène bien réel, qui a éveillé la curiosité et poussé les recherches de beaucoup de chercheurs, mais également de Bruce Chatwin, le célèbre écrivain voyageur, qui narre ses travaux dans le livre « Le Chant des Pistes » (The Songlines), que je vous invite vivement à lire pour en savoir plus sur tout ça.

D’abord perplexe, j’ai par la suite souhaité creuser un peu plus également pour en apprendre d’avantage. A la bibliothèque municipale d’Alice Springs, j’ai pu consulter, après en avoir fait la requête à la directrice, un ouvrage tenu presque secret du grand public. Ecrit par un prêtre qui a vécu une partie de sa vie avec les Aborigènes, ce livre renferme une mine d’or d’informations et de paroles de ces chansons, dont certaines sont de véritables formules magiques pour tous les usages : faire pleuvoir,  donner de la fertilité (aux terrains, comme aux femmes), et même faire pousser les cheveux (!). Quant aux traductions des pistes chantées, elles ne m’ont appris que peu de choses, si ce n’est que pour compliquer encore un peu la tâche, chaque élément d’une piste est désigné par le vestige de l’animal qu’il représente. Un caillou peut ainsi être l’esprit d’un bandicoot, d’un kangourou ou d’un oiseau. Super facile à déchiffrer. Me voilà bien avancé.

Extraits du (très rare) livre de Strehlow

La vie des Aborigènes à l’heure actuelle est bien différente de ce Temps du Rêve. Bien loin de leur nomadisme millénaire, ils vivent désormais parqués dans des réserves, comme les Indiens d’Amérique, sur des terres qui leur ont en partie été rendues, mais dont la propriété semble bien futile. Avec pour seul revenu un chèque mensuel d’aide sociale, qu’ils reçoivent comme une compensation du mal qui a été fait à leur peuple (et dont les premières excuses publiques n’ont été prononcées qu’en… 2008 !). Ce chèque finit trop souvent dépensé en alcool, véritable fléau pour cette population qui en arrive à s’autodétruire. De là à penser qu’il s’agirait d’une manœuvre politique pour éviter toute rébellion ou revendications, il n’y a qu’un pas que quelques associations n’hésitent pas à franchir. Certains aborigènes vivent en vendant quelques pièces d’art, des peintures dans un style pointilliste qui leur est propre. C’est l’une des dernières options de travail qui semble leur rester. D’autres sont devenus d’excellents employés dans les ranchs, avec une connaissance du terrain inégalée. Mais dans l’ensemble, le taux de chômage est beaucoup plus élevé chez la population native que pour le reste des habitants de l’Australie. Ils sont les parias du pays. Vous ne croiserez jamais de facteur aborigène, ni de caissière,  ni d’employé municipal… Les Aborigènes sont la minorité invisible du pays, dont on n’entend que très peu parler dans les médias, et dont le sujet est parfois délicat dans les conversations. Pour grand nombre d’Australiens, les Abos ne sont que des clochards alcooliques et violents dont il faut se méfier. Pour d’autres, le sort qui leur a été réservé est une véritable honte dont on ose à peine parler.

Dessins d'enfants aborigènes sensibilisés aux dangers de l'alcool, véritable fléau pour leur communauté

Lors de notre passage à Alice Springs, nous avons assisté à une manifestation où nous avons pu écouter les revendications de ce peuple qui demande à se faire entendre, à être traité avec dignité, et surtout que l’on arrête de lui subtiliser les terres sur lequel il vit.

Nous avons été invités à rejoindre une réunion le soir même, à laquelle nous nous sommes rendus avec beaucoup d’intérêt. A notre arrivée, la surprise a été de voir que parmi la quinzaine de personnes présentes, une seule était une représentante Aborigène (Il s’agissait de Barbara Shaw, ndlr). Autour d’elle, des personnages singuliers dont une vieille activiste retraitée, un homme d’église opulent et enfin quelques adolescentes hippies clichées vêtues de t-shirts « Peace &  Love ». But de la réunion : trouver une action forte pour lancer un message à Canberra, la capitale où siège le gouvernement.

Forcément, un basque, un corse, nous avions par nos passés régionaux respectifs une petite idée sur les méthodes efficaces pour être entendus. Sans prôner une quelque violence que ce soit, nous nous sommes permis de faire part de ces méthodes et de leurs dérives. Ce qui a eu pour seul effet d’outrer les jeunes militantes Greenpeace et de choquer le reste de l’assemblée. « Nous, nous pensions plutôt allumer des milliers de bougies devant le parlement ! Les médias en parleront dans le monde entier !»

Le peuple Aborigène couvrait l’intégralité de l’Australie en 1788 à l’arrivée des premiers colons. Il ne représente aujourd’hui plus qu’un tout petit pourcentage de la population australienne. Il est encore en train de se passer en Australie ce qui s’est passé avec les Indiens d’Amérique, sans qu’aucun média ne le rapporte. Je ne sais pas vous, mais personnellement, je n’ai plus jamais entendu parler de ces milliers de chandelles.

Barbara Shaw, activiste aborigène

Photos : François « Pantxo » Belestin

Article également publié dans le magazine Aria de la compagnie Air Corsica, dans le numéro de Juin 2012.

No comments yet.

Laisser un commentaire