Les Fallas de Valencia

Alors que l’on fêtait la San Ghjisè à Bastia, la Madonuccia à Ajaccio et la Saint Patrick en Irlande, l’Espagne aussi a connu son lot de festivités le week-end précédent la San José. C’est plus précisément du côté de Valencia, dans la région autonome éponyme, au sud de la Catalogne, que se déroule chaque année les fêtes des Fallas.

Un mélange à priori incohérent de bal de village à l’échelle d’une ville, d’un 14 juillet qui durerait plusieurs jours, de carnaval, de fête religieuse et de beuverie urbaine, tout en un, pour lequel les touristes viendraient  des quatre coins du pays et du monde. Cette année, c’est près de deux millions de visiteurs qui ont envahis les rues de Valence, qui ne compte (que) 800 000 habitants.

Les origines de ces fêtes, bien qu’elles soient assez discutées par les historiens, sembleraient remonter au Moyen-âge, lorsque les charpentiers brûlaient les supports de leurs torches à la fin de l’hiver, avant que cela ne devienne une célébration de leur saint patron Joseph, à date fixe, le 19 mars de chaque année. Au fil du temps, les charpentiers ont commencé à donner forme aux structures de bois à brûler, jusqu’à en faire des personnages, puis des caricatures. Ce sont ces amas de bois que l’on appelle « Fallas » et qui sont aujourd’hui d’immenses statues érigées à chaque coin de rue, atteignant parfois jusqu’à la taille d’un immeuble de 4 ou 5 étages.

Erigées comme de véritables monuments au style cartoonesque, réalisées en plusieurs mois par des artistes spéciaux dont c’est l’unique occupation, les Fallas sont des chefs d’œuvres de créativité qui sont agrémentées de statuettes satiriques (Ninots) qui reprennent l’actualité régionale, nationale ou internationale de l’année passée avec beaucoup d’humour, dans un style semblable aux Guignols de l’info. Les élections présidentielles de novembre dernier, les magouilles récentes au cœur de la région, le football ou la Crise sont des sujets qui ont su inspirer les artistes cette année.

A chaque Falla, son quartier et son « Casal Faller », un local où se retrouvent voisins et amis pour préparer les festivités tout au long de l’année. Faire partie d’un casal, ou d’une falla, c’est un peu comme faire partie d’un petit village au sein même de la grande ville. Les générations s’y retrouvent, tout le monde se connait et la convivialité est toujours au rendez-vous.

Pour les membres du casal, les Falleros, et en ces temps de fête, la tenue traditionnelle est de mise. Un look de pirate pour ces messieurs, et de magnifiques robes « de princesses » pour ces dames, attifées d’une coiffure traditionnelle qui n’est pas sans faire penser à la Princesse Leia.  A mi-chemin entre Pirates des Caraïbes et Star Wars, forcément, le charme fait effet. Les défilés s’enchainent dans toute la ville, chaque casal parade, hommes, femmes, enfants et bébés, tous habillés comme il se doit pour respecter la tradition. Car si certaines fêtes n’ont désormais plus qu’une réalité purement touristique, comme c’est malheureusement devenu le cas de la Saint Patrick à Dublin, il s’agit ici avant tout d’une célébration par et pour les valenciens, à laquelle les touristes sont bien entendu les bienvenus. Bien que le cœur des festivités se déroule dans chaque casal, ou dans un petit chapiteau l’avoisinant si le local est trop petit, la fête prend place dans toutes les rues et dans toute la ville.

L’un des moments clés de ces quelques jours est l’offrande de fleurs à la Vierge, une immense statue de bois dressée sur la Plaza de la Virgen, dont les fleurs amenées par chaque Fallera des 380 casals que compte la ville, constitueront les motifs du manteau de la Mare de Deu.

Accompagnés de leur orchestre (chaque Falla a le sien), les falleros et falleras innondent la ville de leurs parures et de leur musique, à toute heure du jour et jusque tard dans la nuit. Tous les sens sont mis à contribution. Des stands de churros sont installés tous les deux cent mètres, il est possible d’acheter et de consommer à boire de partout (les bars proposent même des canettes de bière à emporter, pour boire dans la rue) et tous types d’évènements festifs sont organisés à chaque angle de rues, piétonnes pour l’occasion. Il est ainsi possible, dans une même soirée, d’assister à un concert, de danser en plein air grâce aux DJs des « Discomovil », ou de déambuler près des concours de paëlla dans la rue, où chaque groupe d’amis amène ses ingrédients, ses morceaux de bois, et allume son propre feu sur la route (!) pour préparer son dîner.

Décrire les Fallas sans évoquer les pétards et les feux d’artifice serait comme parler d’un concert de Johnny sans mentionner la musique : c’est populaire, c’est vieux, ça brille, mais surtout, ça fait du bruit !

Le dernier dimanche de février près de la Torres de Serranos, une imposante tour médiévale à l’entrée de la ville, des milliers de personnes se rassemblent pour écouter la Fallera Major, l’équivalent de la Miss Fallera, ouvrir les festivités par un grand feu d’artifice. Premier d’une longue série, mais surtout préface de la curieuse Mascletà quotidienne : du premier jour de mars jusqu’à la San José a lieu chaque jour à 14h sur la place principale de la ville un assourdissant enchaînement de détonations hyperpuissantes, qui donnent l’impression d’assister à une Nuit Bleue en plein jour. Durant une dizaine de minutes, à un rythme effréné, les explosions s’enchaînent. « On dirait que c’est la guerre !», s’exclame un touriste madrilène avec un grand sourire. La ville s’arrête, les rues sont bloquées, les gens s’approchent en grignotant des chips et des graines de tournesol, pour écouter « le spectacle », qu’on entend qu’on le veuille ou non à des kilomètres à la ronde. La place s’enfume, et à l’explosion du dernier pétard se substitue un tonnerre d’applaudissement, avant que la foule compacte ne se dilue dans les artères de Valencia, pour que la journée reprenne son cours.

Cette passion pour les engins pyrotechniques, les valenciens tombent dedans très tôt. Dès leur plus jeune âge, on leur apprend à allumer des mèches et à tirer des pétards, avec un manque de précaution qui ferait pâlir n’importe quelle mère sur la planète. Et bizarrement, les accidents ne sont pas si nombreux.

Arrive enfin le clou du spectacle, le moment tant attendu, qui a lieu le soir de la San José. C’est « La Cremà », la mise à feu des imposantes Fallas, qui prend part dès minuit dans toute la ville. Impossible de toutes les voir s’incendier, il faudra faire un choix. La crémation de la Falla de la place municipale, généralement celle qui attire le plus de monde, est précédée par un dernier feu d’artifice, sous l’œil bienveillant d’une importante équipe de pompiers, avant de finalement s’embraser sous des milliers d’applaudissement.

Le paradoxe des Fallas, lorsque l’on arrive d’ailleurs, c’est cet étrange mélange de création et de destruction, un mélange intense et éphémère qui fait qu’on est un jour témoin de la ville qui s’apprête, des Fallas qui sont amenées, montées et primées par un jury, puis finalement brûlées, quatre jour plus tard dans une euphorie générale, point d’orgue de la fête. Pour enfin se réveiller le lendemain, dans une ville vidée de ses personnages hauts en couleurs, comme si rien ne s’était passé, et qu’on n’avait simplement assisté qu’à un grand rêve collectif dont il ne resterait rien… Sauf le sentiment d’avoir assisté à la plus grande fête qui soit.

Article également publié dans le magazine Aria de la compagnie Air Corsica, dans le numéro d’avrl 2012.

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