Sur la route du Mékong

Il y a quelques mois, je vous parlais de Ho Chi Minh Ville (Saïgon) et de ses millions de motos. Ce mois-ci, retour au Vietnam, plus au calme, loin de l’enfer citadin : direction le delta du Mékong !

Le temps d’un week-end, j’enfourche ma vieille mobylette. Cheveux aux vents sous mon casque ridicule, la vitesse et la sensation de liberté m’envahissent. Tel Lorenzo Lamas, aujourd’hui, je suis Le Rebelle. Les muscles et la Harley en moins. Sauf que malgré l’impression de faire du 180, je ne roule en fait… qu’à 40km/h.

La nouvelle route pour sortir de la ville, peu empruntée, est un véritable régal. Je suis presque seul dans mon sens, et me permets quelques zigzags, me voyant déjà héros d’un remake asiatique d’Easy Rider. « Natu per esse salvaticu »

Jusqu’à ce que j’arrive sur l’axe Nord-Sud principal, véritable artère sur-fréquentée, dans laquelle je peine à m’engager. Camions, motos, bus, le trafic est anarchique. Le long de la route, des carcasses ou des pièces de motos s’étalent ça et là. J’aperçois même quelques formes blanches peintes sur la route : des contours de formes humaines, comme dans les films, lorsqu’un corps a été retrouvé sur une scène de crime ! J’avale ma salive, agrippe mon guidon avec fermeté, afin d’être sûr de ne pas tomber de ma selle. La route est longue et stressante, mais le spectacle devrait en valoir la peine. Plus j’avance, plus le trafic diminue. Je me décrispe, et de plus en plus détendu, je me perds dans mes pensées. A tel point qu’il me semble avoir raté mon embranchement. Je me mets sur le côté de la route, et passe sur un terre-plein qui me permet de faire demi-tour. Je repars tranquillement, lorsqu’un Viet en furie me fonce droit dessus, à toute vitesse, sans sembler dévier de sa trajectoire. Je klaxonne, mais rien à faire, soit il ne me voit pas, alors que je suis droit devant lui, soit il me la joue kamikaze. Le choc frontal est inévitable. Pas le choix. Je me jette. J’envoie ma moto dans le gravier, et m’écrase douloureusement sur l’asphalte. Mon menton embrasse le sol, les bras en avant, mes coudes et mes paumes raclent le goudron. Complètement esquinté et sonné, le chauffard déjà loin, je me relève comme je peux et récupère ma moto. Elle semble avoir moins morflé que moi. Je la redresse et remonte dessus. Je mets un coup d’accélérateur, et me ré-étale de plus belle.  Un groupe d’hommes assiste à toute la scène, et semble se marrer, à l’ombre d’une enseigne publicitaire. J’avoue que vu de l’extérieur, l’accident à dû sembler plus comique que dangereux, puisque je ne roulais pas encore très vite. Une jeune femme arrive sur sa moto, et me demande, en anglais, puis en français, comment je vais. Tout en m’expliquant qu’elle est médecin dans l’hôpital français de Saïgon, elle examine mes bras, et m’invite à la suivre. Elle interpelle mes spectateurs, et leur demande, sur un ton autoritaire, de venir prendre ma moto.

–        Tu ne peux pas rester comme ça, on va nettoyer les plaies et mettre un bandage. Suis-moi !

Pas trop le choix, je grimpe derrière elle. Elle me dépose chez le garagiste, sur un petit tabouret en plastique, suivie par les hommes qui ramènent ma moto. Partie chercher de quoi me soigner, elle reviendra quelques minutes plus tard.

Pendant qu’elle me soigne, le mécano répare ce qui doit l’être sur mon bolide. Fraîchement retapé, avec mes bandages de partout, j’ai l’air d’une momie. La réparation de la moto ne me coutera que quelques dongs, et ma sauveteuse refusera tout pourboire.  Après s’être assuré que je pourrais changer mes bandages moi-même un peu plus tard, elle me laisse ce dont j’ai besoin et repart.

Rapiécé et toujours décidé, j’ai bien l’intention de continuer ma route vers ce fleuve ! Je me remets en route. En oubliant que j’étais sur le mauvais chemin avant l’accident, ce qui me donnera l’occasion de me perdre pendant deux bonnes heures.

J’arrive finalement dans la ville-portail du Mékong à la nuit tombée, complètement extenué. Avec ma tête de touriste et ma dégaine, plus Pierre Richard que Peter Fonda, je me fais rapidement aborder par mon autoproclamé nouvel ami, qui se propose de me faire visiter le fleuve le lendemain, à un prix défiant évidemment toute concurrence, puisque comme l’on se connait depuis deux minutes, j’ai droit au fameux tarif, le« prix spécial, juste pour toi, mon ami ! ».

Pas vraiment intéressé par le parcours proposé, et sans vouloir le froisser, je lui fais comprendre qu’on verra ça au matin, et lui demande de m’indiquer un hôtel.

Après avoir pris possession de ma chambre austère, dans ce qui semble être un ancien hôpital à la salubrité douteuse, je sors profiter d’une noix de coco fraîche sur le bord du fleuve avant d’aller dormir.

Suite à une nuit douloureuse et inconfortable, dès six heures du matin, alors que la ville entière semble déjà éveillée, me voilà prêt à reprendre la route. Mon nouvel « ami » n’est pas là, je suis libre de continuer en tout indépendance.

Le Mékong est d’une importance capitale dans la vie quotidienne de la région. Lieu d’échange, source de nourriture, voie de transport…. Ne pas avoir de bateau ici semblerait aussi handicapant que ne pas avoir de voiture chez nous. Même le marché se fait sur l’eau, près du village de Cân Thò.

La région est de plus en plus touristique, et il ne me faudra pas longtemps pour découvrir un nid de bus et de voyages organisés. Sandales en cuir, appareils photos autour du cou, les visages rougissants et coiffés de chapeaux vietnamiens, je suis bien tombé sur le piège à pigeons du coin. Tous embarquent sur le même bateau, l’équivalent aquatique de notre petit train touristique que l’on croise l’été dans nos villes. Hors de question d’avoir parcouru tous ces kilomètres pour me retrouver coincé là : je trouverais mon propre moyen de visiter.

Le contraste entre le bâtiment du tour-operateur, sa boutique souvenir et les habitations des gens du delta est flagrant. Il est peu probable qu’aucun d’entre eux profitent un jour d’une quelconque retombée financière de ce tourisme de masse, qui prend pourtant place au seuil de leurs maisons aux murs verts fluo. Quand ils ont la chance de ne pas être faits de taule et de bois.

Le delta est grand, les bras du fleuve sont nombreux, les îlots qui le composent également. Je continue ma route, et de traversiers en petits ponts de bois (plus question de perdre le contrôle de ma machine cette fois, sous peine de finir dans le fleuve), pénètre un peu plus dans l’authentique.

Difficile de croire que beaucoup de touristes s’aventurent par ici, tant l’accessibilité est limitée. J’ai droit à quelques regards amusés, les enfants me saluent au passage, en criant « Hello, hello ». Un peu plus loin, accroupi sur sa barque, un vieil homme semble s’ennuyer. Je m’arrête, scrute le fleuve, et m’approche. Je lui montre son bateau, un peu hésitant, et il semble comprendre rapidement que l’on va pouvoir tous les deux trouver notre compte. Dans un langage des signes improvisés, il se propose de m’emmener et me donne son prix, bien plus intéressant que celui du bateau-pigeon. Bien qu’il soit d’usage de le faire, puisque son tarif me convient déjà, je ne prends pas la peine de négocier. Il appelle sa femme,  lui demande de garer ma moto, et m’invite à monter. Installé comme un prince, je me fais conduire vers le marché flottant. Lorsqu’un marchand de boisson ambulant nous approche, j’indique à mon guide improvisé que j’aimerais bien prendre quelque chose. Je mets ma tournée, en l’invitant à ne pas me laisser boire mon soda tout seul. Le marchand vide une bouteille dans un petit sac en plastique, y plonge une paille, et nous tend notre commande. Une fois sa boisson consommée, mon chauffeur  jette tout naturellement le sac dans l’eau. Outré par le geste, j’aimerais bien lui dire quelque chose, mais qui suis-je pour oser faire une leçon d’écologie à cet homme, en ce lieu, à ce moment précis ? Je me tais, rumine dans ma barbe, et continue d’apprécier le trajet. Et puis de toute façon, je ne parle pas vietnamien. Le long de la balade, nous partagerons également un thé, dans une fabrique de caramels à la noix de coco, une friandise qui fait la fierté de la région.

L’heure tourne et la route jusqu’à Saïgon est longue. Je prends congé de mon guide, peu bavard mais d’excellente compagnie. Il est temps pour moi de commencer à rentrer, fatigué, esquinté, mais paradoxalement relaxé. Un week-end à la campagne, façon Vietnam.

 

No comments yet.

Laisser un commentaire